samedi 10 novembre 2018

Sagesses nomades (extrait) : La cigogne Voyager léger

Chaque semaine, je vous fais partager des extraits de mon nouveau livre "Sagesses nomades". Cette semaine,un dialogue entre le  voyageur et trois oiseaux migrateurs. 
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Le voyageur traversait un grand pâturage : les parcelles étaient séparées de petits murets de pierres sèches et de loin cela ressemblait à un grand jeu de tangram. Le temps était frais et le soleil éclairait les couleurs de l’automne pour les rendre plus éclatantes encore. Face à lui, haut dans le ciel, il vit arriver un vol d’oiseaux qu’il ne pouvait pas encore identifier. Ils étaient trois, formant un triangle magnifique. Le voyageur reconnut alors des cigognes en route vers le sud. Perplexe, il les vit opérer un virage au-dessus de lui. En trois grands cercles, les oiseaux avaient atterri à cinquante mètres devant lui. Il s’approcha doucement craignant de les effrayer. Une des cigognes, fit alors quelques pas vers lui, de sa fière démarche, et levant son bec, fit :
- Qui êtes-vous voyageur ?
- Et vous donc, voleuses ? fit le voyageur en riant.
- Pourquoi nous traitez-vous de voleuses ? rétorqua la cigogne offusquée. On dit que ce sont les pies qui sont voleuses, pas les cigognes.
- Excusez-moi. C’est un mauvais jeu de mot. Je voulais parler de vol… en altitude.
La cigogne haussa les épaules. Le voyageur se rendit compte un peu tard qu’il avait pris des libertés trop rapides avec ce bel oiseau ; son humour déplacé compromettrait peut-être cet échange.
- Je suis désolé de mon mauvais jeu de mots. Veuillez m’excuser.
- Je vous en prie. Ce n’est pas grave.
- Je suis un voyageur. Je vais où le chemin me mène. Et vous, vous allez où le vent vous porte ?
- C’est à peu près ça, oui. Le vent nous mène au sud. Nous allons chercher un climat plus clément, comme chaque année. Il commence à faire trop froid ici.
- C’est donc la seule raison qui vous fait faire ces milliers de kilomètres ? demanda le voyageur.
- Eh bien, oui, pour quelle autre raison à votre avis ? répondit la cigogne un peu étonnée.
- Je ne sais pas. Vous allez peut-être retrouver d’autres de vos congénères pour vous reproduire ? Je sais que certaines migrations poursuivent cet objectif.
-  Il se trouve que c’est dans vos contrées que nous construisons nos nids. Nous migrons dans le Sud de l’Afrique et de l’Asie pour trouver une température plus agréable l’hiver. Vous n’avez pas l’air de bien nous connaitre, fit la cigogne un peu agacée.
Le voyageur sentit que sa question ne lui avait pas fait gagner des points.
- Je suis effectivement un piètre connaisseur de la nature, avoua le voyageur. Mais je m’y intéresse de plus en plus, notamment avec des rencontres comme la nôtre. Est-ce que je peux me permettre de vous poser une autre question ?
- Allez-y, fit la cigogne.
- Prenez-vous toujours le même itinéraire ou en changez-vous en fonction des conditions météorologiques ?
- Nos routes migratoires sont les mêmes car notre migration a lieu tous les ans à la même époque et que globalement les vents dominants s’installent de manière régulière. Et vous ? Quand vous marchez, prenez-vous le même chemin ?
- Moi c’est différent. Quand je marche, c’est pour mon plaisir et ce n’est pas pour aller trouver une température plus clémente. Mais il est vrai qu’une certaine partie de nos populations migrent tous les ans pour les vacances, et qu’ils prennent majoritairement toujours le chemin du Sud plutôt que celui du Nord.
- Oui, c’est vrai. J’ai vu des masses impressionnantes de voitures toutes arrêtées sur des grandes routes certains jours d’été, dit une des deux cigognes restée un peu en retrait.
- C’est vrai, moi aussi, reprit la première cigogne. Vous êtes un peu comme nous alors ?
- Un peu, oui, fit le voyageur. Mais de mon côté, j’essaie de ne pas suivre la masse de ces migrations de vacances. Je préfère la quiétude des chemins de campagne.
- C’est donc cela qui vos entraine à marcher, comme ça, seul, avec un gros sac sur votre dos ? Ça doit être lourd non ? 
- Eh bien, je fais attention à ce que cela ne soit pas trop lourd justement, sinon, je risquerais au mieux de me ralentir, au pire de ne plus pouvoir avancer. Vous le savez aussi vous ; si vous êtes alourdies, vous volez moins facilement, n’est-ce pas ?
- Bien sûr ! Quand nous avons un long trajet, à faire, nous prenons garde à ne pas trop manger !  Hein, les filles ?
Les cigognes approuvèrent du bec en lissant leurs belles plumes.
- La légèreté lorsque nous migrons est primordiale, vitale même, continua-t-elle.  Lorsque vous devez lutter contre le vent, la pluie, les orages ou les tornades, vous avez tout intérêt à ne pas être trop lourd, sinon…
- Je comprends. Pour moi, c’est pareil. Si j’alourdis trop mon sac, les tendinites, les ampoules et les tensions musculaires arrivent vite avec un arrêt obligatoire à la clé, voire un retour au point de départ. Ça m’est déjà arrivé !
- Bah, c’est sûr ! approuva la cigogne. Mais je ne comprends pas très bien pourquoi c’est la raison qui vous fait marcher. Vous pourriez tout aussi bien prendre une voiture, un train ou un bus.
- Marcher c’est aussi être léger dans sa tête. Dès que je me mets à marcher, j’oublie très vite mes soucis, je me centre sur l’essentiel en laissant de côté le secondaire. Ça me fait tellement de bien si vous saviez.
- Qu’est-ce que vous appelez des soucis ?
Le voyageur sourit, se rendant bien compte que les cigognes n’avaient pas ce mot dans leur vocabulaire.
- Des préoccupations, des problèmes à régler, des solutions à trouver
- Je comprends mieux. Alors, marcher vous aide à résoudre ces problèmes ?
- Pas toujours. Mais marcher permet de relativiser l’importance de nos soucis et surtout de savoir ceux que nous pouvons résoudre en laissant tomber ceux que nous ne pourrons jamais résoudre parce qu’ils ne nous appartiennent pas vraiment.
- Je ne comprends pas.
- Si je passe mon temps à me dire que je suis laid, c’est un souci.
- Oui.
- Et si je passe mon temps à me dire que je ne peux pas résoudre ce problème, je perds mon temps n’est-ce pas ?
- Evidemment. C’est comme si on se disait tous les jours que notre bec est trop long ! Ce serait idiot ! fit la cigogne en se retournant vers ses amies qui approuvèrent de la tête.
- Et bien, c’est la même chose pour plein d’autres problèmes que nous pensons avoir et qui n’en sont pas : l’âge que l’on a, les défauts de ses parents, le caractère de son collègue de travail. Marcher permet de nous alléger de poids inutiles.
- Vous êtes bizarres vous les humains mais je comprends ce que vous voulez dire.
- Merci beaucoup d’avoir pris le temps de parler avec moi, dit le voyageur, qui décidément prenait plaisir à parler avec les animaux.
- Je vous en prie. Nous avons été heureuses de vous rencontrer. Nous avons bien fait de nous arrêter. C’était très agréable. Nous allons reprendre notre route. Notre voyage est loin d’être terminé ! Et puis, l’est-il vraiment un jour ? dit la cigogne en clignant de l’œil vers le voyageur amusé.
- Bon voyage ! fit chaleureusement le voyageur alors que les trois oiseaux migrateurs prenaient leur envol.

Pensif, ému et reconnaissant, il regardait ses nouvelles rencontres s’envoler. Il restait stupéfait de ces merveilleux échanges et se demandait si à un moment ou à un autre, il n’allait pas se réveiller d’un rêve magique, au milieu de la nuit et de son lit. 


Copyright © Yann Coirault 2018
Illustrations Copyright © Karine Saigne 2018


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Sagesses nomades (Extraits) ; la jument ; rester libre

Chaque semaine, je vous fais partager des extraits de mon nouveau livre "Sagesses nomades". Cette semaine, un dialogue entre le voyageur et un cheval, libre malgré les entraves.
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- Votre espèce a toujours accompagné l’espèce humaine pour l’aider à porter, cultiver, voyager.  Espèce domestiquée et encore parfois, sauvage, vous avez traversé les âges et semblez avoir conservé les rituels de vos origines nomades et en même temps vous vous adaptez très bien à votre existence sédentaire. Comment faites-vous ?
La jument prit le temps de brouter une touffe d’herbe avant de lui répondre.
- Eh bien je crois que nous nous sentons libres malgré les barricades, malgré les clôtures, malgré les contraintes. Libres entourés de barbelés, cela peut paraitre contradictoire, évidemment.
- Je confirme.
- Vous savez, si nous regardions seulement notre passé avec nostalgie, il nous enfermerait encore plus que ces barrières.  Notre passé est là pour construire notre avenir : pas pour nous entraver.
Le voyageur rebondit sur ce que venait de lui dire la jument.
- Un auteur célèbre, Jean de La Fontaine, a écrit une fable « Le chien et le loup » dans laquelle, il prône la liberté contre la prison que représente la domestication des animaux. Qu’en pensez-vous ?
- D’un certain point de vue, il a probablement raison, et le loup peut considérer que le chien s’est laissé enfermer par l’homme ; question de perception en fait. Les mustangs sauvages, s’ils nous rencontraient, pourraient avoir le même point de vue sur nous. Nous voyons cet enclos comme un espace sécurisé mis à notre disposition, pas comme une prison. Et dans cet enclos, nous restons libres de continuer à vivre comme bon nous semble. Il y a des choses que nous ne pouvons pas changer : les accepter, c’est rester libre.
- D’accord, mais si demain, les hommes vous attachent à un piquet avec une corde de cinq mètres de long ?
- Dans ce cas, je chercherais probablement à briser cette corde : si elle cède, je m’enfuirais. Si je n’y parviens pas, c’est une nouvelle entrave que je devrais accepter.
Le voyageur, un peu estomaqué par ce que venait de lui exprimer la jument, répondit, enjoué.
- Merci beaucoup ! Vous m’avez vraiment inspiré et je salue votre philosophie. Je ne suis pas sûr d’appliquer ces principes tous les jours. Mais, en tous cas, ils me resteront en mémoire, c’est certain !
- Vous m’en voyez très honorée ! Et merci pour votre recette de compote ? C’est bien comme ça que vous l’appelez ?
- Oui, oui, c’est bien ça, répondit le voyageur en souriant.
- Même si je ne cuisinerai probablement jamais, vous m’avez montré une autre utilisation des pommes, et c’est déjà beaucoup : je crois que je ne mangerai plus jamais les pommes de la même manière.
Sans un mot de plus, il lui fit un signe de la main, remit son sac d’un coup d’épaule et tourna les talons. Il entendit la jument le saluer avec un doux frémissement.

Quelle sagesse que de considérer les barbelés comme des opportunités de rester libre ! Pas facile et surement discutable évidemment, la difficulté résidant dans l’estimation ou la perception de ce qui est sous notre contrôle ou pas.
Le voyageur pensa sombrement que la société dans laquelle il vivait offrait de plus en plus de contraintes : normes, règles, lois en tous genre qui entravaient la liberté de tous. Un jour, les gendarmes lui avaient demandé d’arrêter de brûler ses déchets végétaux dans son jardin sous peine d’une amende. Il avait obtempéré puis quelques temps après, avait recommencé, considérant que cette contrainte était idiote, au risque de payer l’amende.
Plus douce, d’autres obligations tentent d’entraver notre liberté. Par exemple, il recevait régulièrement des courriers qui tentaient de le contraindre à passer des contrôles de prévention de maladies diverses. Il considérait que c’était son choix de répondre positivement ou non, malgré les arguments avancés : sécurité, prise en charge précoce plus efficace.
Ne pas respecter d’autres contraintes ou règles était bien plus difficile, voire impossible, que ce soit des contraintes morales « Tu ne voleras point », sociales « Tu paieras tes dettes » ou juridiques « Tu ne tueras point ». L’intention de toutes ces contraintes était sans doute positive. Il avait la faiblesse de penser qu’à l’origine, résidait une volonté de vouloir préserver la sécurité, la santé, la propriété. Les théories du complot qui tendaient à vouloir faire croire que tout était calculé pour contraindre les citoyens de la planète à respecter un ordre mondial avec une intention de trépanation collective à des fins lucratives ou de prise de pouvoir, ne parvenaient pas à le convaincre. Il était convaincu que, quelques soient les contraintes d’un système auquel il était confronté – et il y en avait toujours-  chacun pouvait-devait- garder son périmètre de responsabilité et d’influence. La pensée unique guettait les humains plus aujourd’hui qu’hier : mais peut-être encore plus aujourd’hui qu’hier, le voyageur pensait que la pensée libre était salvatrice, et que nous avions toujours le choix d’accepter les contraintes de manière soumise ou, au contraire, comme le lui avait démontré la jument, de le faire en se créant une opportunité de vivre libre.
L’enfant, qui, en classe, laisse échapper ses pensées en observant l’oiseau perché sur l’arbre de la cour, choisit de se libérer plutôt que de regarder, impatient, la pendule qui n’avance pas. 
Être libre, c’est rester maître de ses choix, de ses décisions, de ses convictions, y compris dans un cadre contraignant. Ce cercle vertueux permettait selon le voyageur de résoudre ce doux paradoxe qui existait entre contrainte et liberté..

Copyright © Yann Coirault 2018
Illustrations Copyright © Karine Saigne 2018

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samedi 27 octobre 2018

Sagesses nomades (extrait) L'araignée ; être dans le temps

Chaque semaine, je vous fais partager des extraits de mon nouveau livre "Sagesses nomades". Cette semaine, le premier dialogue du voyageur et d'un animal bavard, l'araignée, premier d'une série de neuf.
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"La tête ailleurs, le voyageur ne fit pas attention à une araignée qui tissait son fil entre deux branches de buis. La toile était si fine qu’il ne l’avait pas vue, l’araignée si petite qu’il avait failli l’emporter avec lui dans son mouvement. Seul un éclair de soleil lui avait permis de remarquer la petite bête qui s’échinait à monter et descendre sur son fil avec une obstination que seule une fourmi voulant porter une feuille dix fois plus grosse qu’elle, égalait. Il s’arrêta et regarda l’araignée faire, fasciné. Il essayait de comprendre ce qu’elle faisait : la toile semblait pourtant complète, d’une régularité mathématique, idéalement disposée au cœur de branches de buis construisant ainsi un piège idéal pour capturer les insectes de passage. Tout à coup, l’araignée se dressa sur ses pattes et fustigea le voyageur :
- Vous voulez ma photo ? fit-elle en fronçant ses pattes pour montrer qu’elle n’était pas contente.
Le voyageur fit un bond en arrière, ahuri. « Je deviens dingue ou quoi ? Marcher seul ne me réussit pas » se dit-il en écarquillant les yeux.
- Vous ne voulez pas me laisser tranquille non ? Vous ne voyez pas que je travaille ? continua l’arachnide furax. 
- Pardonnez-moi, je ne vous avais pas vue, se surprit à répondre le voyageur.
- Oui mais maintenant que vous m’avez vue, pourriez-vous enlever votre nez de ma toile s’il vous plait ?
- Vous exagérez un peu. Avouez que je n’ai pas touché votre toile. Je vous regardais simplement faire. Votre travail est fascinant, vous savez ?
Il se rendit compte tout à coup de son délire ?! « Une araignée qui parle ? Qu’est-ce que c’est que ça ?? Ce doit être le soleil qui m’a tapé sur la tête » pensa-t-il. Ça lui était déjà arrivé une fois lors d’une longue marche sans boire suffisamment d’eau : troubles de la vue, vertiges légers, étourdissements passagers. Il avait suffi de se reposer un peu et de boire pour que tout redevienne normal. Il va falloir qu’il se surveille.
- Ah bon ? Vous trouvez ? fit-elle flattée, au moment où le voyageur s’apprêtait à reprendre son chemin.
Résigné, le voyageur continua la conversation. Après tout, même si ce n’était qu’un rêve ou une hallucination, la discussion ne manquait pas d’intérêt.
- Oui, s’exclamât-il, c’est un modèle de régularité et de beauté. Je suis sûr que si on analysait votre construction, on y trouverait le nombre d’or.
- Le nombre d’or ? interrogea l’araignée.
- Oui. Un nombre en géométrie…
« Comment vais-je me sortir de cette situation ? » pensa-t-il.
- Heu, excusez-moi, le nombre d’or décrit une particularité qu’on retrouve souvent dans la nature. Par exemple, si vous avez déjà vu une herbe qui se replie en une spirale parfaite, il y a des chances que cette herbe ait utilisé sans le savoir le nombre d’or. Vous trouvez cela aussi sur le dessin que forment les écailles d’une pomme de pin, qui possède treize spirales dans un sens et huit dans l’autre. Et ce rapport de 1,6 environ se retrouve dans la proportion entre la dimension de la Terre et celle de la Lune. Et quand je regarde votre toile, elle est tellement harmonieusement construite qu’elle doit respecter les proportions du nombre d’or.
- Ah bon ? fit l’araignée un peu dubitative. Ce gros animal est bien bizarre, bougonna-t-elle pour elle-même. Enfin, vous m’empêchez de travailler là, fit-elle en ronchonnant. J’ai été ravie de faire votre connaissance et si vous vouliez bien passer votre chemin, cela m’arrangerait maintenant.
Le voyageur s’entendit bafouiller des excuses et se dit qu’il était vraiment déshydraté ou endormi ou…
Mais quand même, puisqu’il avait l’occasion rare de parler à une araignée, et qu’il restait sur son idée d’espace et de temps, il se risqua à une question :
- Bien sûr, bien sûr, je vais vous laisser travailler. Mais est-ce que je peux me permettre de vous poser une dernière question avant de poursuivre ma route ?
Le voyageur regarda autour de lui pour voir si personne n’assistait à la scène : l’hôpital psychiatrique n’était pas loin si on le prenait à discuter avec une araignée. 
L’araignée leva les yeux au ciel en soufflant et s’arrêtant, ostensiblement impatiente, une patte sur l’abdomen, lui faisant signe qu’elle consentait à l’écouter.
- En fait, j’ai deux questions, risqua le voyageur.
- Commencez par la première et puis on verra, rétorqua l’araignée
- Bon, j’ai une question sur votre toile.
- Allez-y !
- Vous en changez souvent ?
- De quoi ?
- Eh bien, de toile ?
- J’en change quand c’est nécessaire. Je la refais tous les jours en fait. Les poussières se collent dessus et la rendent moins efficace pour attraper mes proies. En fonction de l’humidité, je dois la consolider régulièrement. J’en change aussi l’orientation en fonction de la lumière. Si je prends moins d’insectes, je la récupère pour la reconstruire à un endroit plus propice.
- Ah oui ? fit le voyageur étonné.
- Oui, je l’avale, la digère et la transforme en matière prête à l’emploi.
Si on pouvait faire pareil avec nos maisons, se dit le voyageur pensif
- Donc vous n’êtes pas attachée à un endroit particulier ? demanda le voyageur à l’araignée.
- Je ne suis attachée qu’à ce qu’il me permet d’attraper. Si une toile est mal positionnée, elle ne vous nourrit pas et vous mourrez ; alors vous savez, la beauté des lieux, le bruit ambiant, la proximité du bord de mer deviennent secondaires, fit-elle sarcastique.
- C’est vrai. Je comprends.
Les besoins primaires doivent être d’abord assurés. Son interlocutrice était très centrée là-dessus. Alors, il lui posa une autre question.
- Et si vous aviez le choix ? Imaginez-vous être sur une toile autonettoyante qui vous permettrait de prendre tous les jours de quoi vous nourrir largement. Que feriez-vous ? Vous resteriez ou vous changeriez de toile ?
L’araignée prit son temps pour répondre et finit par dire.
- Pas sûre que cette vie-là me passionnerait. Ce qui est intéressant dans la vie d’une araignée, c’est de construire sa toile : la bonne texture, la bonne longueur, la bonne orientation, faire la première spirale puis la deuxième plus serrée. Si je n’avais plus à faire ça, ce serait beaucoup moins drôle. Et puis, cette toile autonettoyante risquerait d’intéresser mes congénères ; il faudrait peut-être que je me défende plus contre leur convoitise. Non, en y réfléchissant, je ne crois pas que ça m’intéresserait.
A vrai dire, le voyageur souhaitait savoir si l’araignée était plutôt sédentaire ou plutôt nomade et donc, si le temps importait plus que l’espace pour elle mais il convint que sa question était mal posée. En même temps, discuter avec une araignée demandait une certaine adaptation de sa part. Il se risqua donc à une dernière question.
- Je comprends, je comprends. Dites-moi ; vous dormez j’imagine ?
- Ben oui, évidemment. Comme tout le monde non ? fit-elle un peu agacée.
Le voyageur enchaina.
- Et quand vous vous réveillez, quand vous pensez à la journée qui s’annonce, quelle est votre première pensée ?
- Ma première pensée va d’abord à ce que j’ai attrapé pendant la nuit puis je regarde l’état de ma toile. Et cela programme ma journée.
- C'est-à-dire ?
- Je sais que si je n’ai rien attrapé pendant la nuit, il va falloir que je déménage et que je reconstruise une autre toile ailleurs. Et selon la saison, j’ai plus ou moins de temps pour faire ça.
- Si je comprends bien, ce qui vous importe avant tout c’est votre nourriture. Si vous n’en n’avez plus assez, vous estimez le temps nécessaire pour reconstituer vos réserves, s’essaya le voyageur.
- Vous avez tout compris. Pourquoi ? Vous ne faites pas pareil vous ?
- Nous faisons comme vous quand nous savons que nous allons peut-être manquer de nourriture. Des personnes sont malheureusement contraintes de faire cela tous les jours. D’autres, lorsqu’ils perdent leur emploi, déménagent pour gagner leur vie ailleurs afin de nourrir leur famille.
- Vous semblez associer l’adaptation, le changement, le mouvement à une question de perte ou de manque, je me trompe ? fit l’araignée.
- Vous avez raison, c’est souvent que nous disons « On sait ce qu’on perd, on ne sait pas ce qu’on gagne ! ».
- Ça c’est drôle alors ! Alors que moi, c’est si je ne bouge pas que je suis sûre de mourir plus vite.
- Ah bon ? Vous savez que vous allez mourir un jour ?
- Bah ! évidemment, répliqua l’araignée excédée. Vous nous prenez vraiment pour des imbéciles…
- Heu ! Non, non, je vous assure. C’est plutôt rassurant d’ailleurs de savoir que les araignées savent cela, se reprit le voyageur un peu gêné. Les humains pensent que seule l’espèce humaine sait qu’elle va mourir.
- C’est bien ça le problème des humains. Ils croient être plus malins que les autres…Bien ! C’est pas le tout, dit l’araignée, mais moi, il faut que je change d’endroit. Alors, si ce n’est pas trop vous demander, pourrions-nous maintenant clore notre intéressante conversation ? J’ai été ravie de faire votre connaissance et vous souhaite une bonne fin de journée.
Et l’araignée fit demi-tour pour démonter sa toile.

Le voyageur un peu surpris, après un « Au revoir » maladroit, reprit son chemin, un fil d’araignée sur le bout du nez et un doute prononcé sur son propre état de santé mentale."

Copyright © Yann Coirault 2018
Illustrations Copyright © Karine Saigne 2018

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mardi 23 octobre 2018


Mon nouveau livre "SAGESSES NOMADES"

- Ah ! Enfin un humain à peu près immobile.
Il baissa les yeux sur l’escargot qui, à un mètre de lui, continuait à avancer lentement, laissant sa trace de bave dans son sillage.
- Pourquoi dites-vous ça ? Bonjour, cher gastéropode !
- Oh, je vous en prie hein ? Pas de ronds de jambe avec moi.
L’expression « ronds de jambe » pour un escargot était un peu bizarre. Le voyageur se demanda où l’escargot avait pu entendre cette expression…
- Je dis ça parce que vous êtes d’une espèce très bizarre, continua l’escargot, un peu crispé.
- Ah ! Dites-moi pourquoi ? interrogea le voyageur un peu agacé de ces animaux qui avaient des griefs contre les hommes, comme si, lui, le voyageur, pouvait être le seul à recevoir toutes les critiques du monde animal vis-à-vis de l’espèce humaine.
- Eh bien, vous allez toujours trop vite ! trancha l’escargot avec une émouvante assurance.

Ce conte itinérant décrit neuf conseils d’un nomade à un voyageur en quête d’éveil. Des rencontres improbables avec des animaux bavards sont l’occasion d’explorer ces qualités ancestrales et capacités oubliées. Les redécouvrir et les mettre en œuvre dans notre quotidien nous aideraient à mieux vivre dans un monde qui se sédentarise et se complexifie.

Illustration Copyright Karine Saigne 2018
Découvrez dans cet ouvrage une source inspirante de réflexion et une mine de leçons inspirantes pour (re)développer votre esprit nomade. 

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mardi 31 mars 2015

Avant-propos du livre "Les 5 clés pour prendre les bonnes décisions" écrit avec Pia de Buchet et édité aux Editions Dunod 

 «La vie est la somme de tous vos choix.» Albert Camus La complexité du monde, le flux continu d’informations et le changement permanent contribuent à rendre les décisions plus difficiles à prendre. Comment choisir entre plusieurs solutions possibles ? Comment être sûr de sélectionner la meilleure option? Selon quels critères? Les 5 clés pour prendre les bonnes décisions s’adresse à tous ceux qui souhaitent progresser dans leur façon de décider : le faire plus vite, mieux, avec davantage de confiance en soi et d’assurance dans la décision prise. L’ouvrage s’appuie sur les résultats des dernières recherches en neurosciences et les observations d’expériences pratiques de cadres et de dirigeants. Il met en évidence la nécessité de solliciter à la fois sa raison, ses émotions et son intuition pour prendre une décision.
Les 5 clés pour prendre les bonnes décisions est un livre simple, pédagogique et opérationnel qui permet d’explorer et/ou développer des compétences utilisables immédiatement. Il constitue une mine de repères pour s’orienter dans ses prises de décision et éviter les pièges les plus fréquents. Commencez par répondre au quiz pour comprendre votre manière actuelle de décider. Puis, au fil des pages, vous apprendrez à décider de manière plus aisée. Les 5 clés pour prendre les bonnes décisions propose : ● des explications neuroscientifiques et psychologiques sur le processus décisionnel ; ● des outils et méthodes pour être acteur de ses décisions ; ● des exemples, conseils et repères pour mieux vivre les décisions à prendre.

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dimanche 13 avril 2014

La princesse, la poupée et la sirène

La princesse, la poupée et la sirène
 



La princesse et la poupée s’étaient endormies dans leur barque, des rêves de lune et de robes-nuages plein la tête (La princesse, la poupée et la licorne). C’est un rayon de soleil qui les réveilla. Une branche d’arbre très feuillu agitée par le vent léger, au lieu de les éblouir brutalement, permettait au rayon de soleil de leur faire une douce caresse sur leurs visages endormis, comme une plume d’oiseau géant. Les deux sœurs ouvrirent un œil puis les deux, s’étirèrent longuement et s’assirent en se tenant bien aux rebords de la barque. Leurs estomacs firent le même bruit en même temps : « Grrrrouic ». Elles se tinrent le ventre en faisant la grimace :

- J’ai faim, fit la poupée
- Oui, moi aussi, fit la princesse. Je ne sais pas ce qu’on pourrait manger ici. Il n’y a que des feuilles et des herbes. On pourrait peut-être pécher ? Qu’est ce que tu en dis ?
- Du poisson, le matin ? répliqua la poupée avec un air effaré.
Ça serait amusant. Attends, tu vas voir.

Et la princesse sauta sur la berge pour courir auprès d’un arbre proche qu’elle avait repéré la veille. Cet arbre avait laissé tomber à son pied des branches qui ressemblaient vraiment à des cannes à pêche. Elle en choisit une pour elle et une plus petite pour sa sœur. Puis, elle visa un autre arbre qui était envahi de petites lianes qui pourraient très bien faire office de fil à pêcher. Elle en retira juste ce qu’il fallait pour en faire une ligne qu’elle noua à chacune des branches. Quant à l’hameçon, cela était plus compliqué… La princesse réfléchit et elle se souvint qu’un jour, sa maman lui avait dit qu’on pouvait pêcher des grenouilles avec un chiffon rouge. Ça devait être bon les grenouilles à manger. Et devinez de quelle couleur était le foulard qu’elle avait autour du coup ? Et puis, vous vous souvenez ? La veille, elles s’étaient amusées à imiter le son des grenouilles. Il devait donc y en avoir à proximité. La princesse déjà réfléchissait au moyen de les faire cuire sans pour l’instant trouver la solution.
Elle revint en courant vers la barque où la poupée sagement faisait des ronds dans l’eau avec sa main par-dessus le bord de la barque. Cela faisait pencher la barque et la princesse eut peur en voyant l’embarcation ainsi dangereusement versée sur le côté.

 Fais attention ! Ne te penche pas trop ! Tu risques de faire chavirer la barque ! cria la princesse à sa sœur.

La poupée sursauta, surprise par le cri de sa sœur, toute hypnotisée qu’elle était par les dessins que sa main faisait faire à l’eau calme sur ce méandre de la rivière.

- Tu m’as fait peur, grogna la poupée. Qu’est-ce que tu as trouvé ?
- Des cannes à pêches pour pêcher des grenouilles, affirma fièrement la princesse
- Des grenouilles ? Beurk ! Je ne mangerai pas de grenouilles, moi.
- Si on n’a que ça à manger, tu seras bien obligée, rétorqua la princesse

Elle finit de préparer les cannes en accrochant au bout de la liane des lambeaux de foulard rouge qu’elles avaient déchirés. Elle en remit une à sa sœur et lui dit :

- Allez viens avec moi. On va chercher des coins à grenouilles.

Elles descendirent toutes les deux sur la berge et remontèrent la rivière à la recherche d’endroits plus riches en plantes aquatiques. La princesse savait que les grenouilles aimaient bien se cacher dessous. Elles repérèrent un endroit propice et s’assirent sur le bord de la rivière et laissèrent tremper leur ligne dans l’eau. Les yeux rivés sur le bout de leur ligne, elles attendaient patiemment. Au bout de longues, longues minutes, ne voyant rien bouger, les deux petites filles désespérèrent un peu.

Tout à coup, la ligne de la poupée bougea. Stupéfaite, la poupée tressaillit : sa ligne s’enfonçait sous l’eau. Elle avait du mal à la retenir. Elle relevait la canne et ça devenait plus facile. Puis, elle s’enfonçait encore. Au bout de quelques tentatives pour faire sortir ce qu’elle pensait être une grenouille, la ligne ne fit plus de résistance. Mais, au lieu d’une grenouille, c’était autre chose qui était en train de sortir de l’eau ; une main, oui, une main qui tenait le foulard rouge et qui était en train de sortir de l’eau.

- N’ayez surtout pas peur, petites filles !

La voix semblait sortir de l’eau. Les deux sœurs effrayées lâchèrent leur canne et reculèrent brutalement sur la berge. Elles virent alors sortir de l’eau une femme d’une beauté éblouissante.

- Mais c’est toi qui a parlé ? demanda la princesse
- Oui, c’est moi. Mais ne soyez pas effrayées. Je ne suis pas méchante et je ne vous veux aucun mal, au contraire.
- Et qu’est-ce que tu fais dans l’eau 
- Je suis une sirène, répondit la dame, moitié poisson, moitié humaine.
- Une sirène ? Mais les sirènes vivent dans la mer. Et là, tu es dans une rivière…, dit  la poupée
- Oui, c’est vrai, mais parfois, je remonte le cours de la rivière un peu. Nous ne sommes pas loin de la mer ici tu sais ? Et puis, je suis une sirène un peu spéciale.
- Tu veux dire que tu es comme ton copain le pingouin ? dit la princesse en se souvenant de ce que leur avait dit le pingouin qui leur avait donné les cadeaux. (La princesse, la poupée et le pingouin)
- Oui, c’est ça. Et puis, je vous suis depuis hier. Et j’ai pensé que ce matin vous auriez un peu faim. Alors je vous ai préparé une surprise.
 Ouiiiiii firent les deux sœurs en tapant dans leurs mains
- Venez ! Remontez dans votre barque. Je vais vous remorquer jusque vers l’endroit où j’ai préparé votre déjeuner.

Les petites filles coururent à la barque et sautèrent à l’intérieur. Le sirène enfila sur son épaule la corde qui servait à retenir le bateau sur le bord et commença à nager. D’abord, lentement, puis de plus en plus vite.
- Tenez-vous bien ! Je vais aller encore plus vite. Vous voulez ?
- Ouiiiii firent les deux sœurs en tapant dans leurs mains.

La barque accéléra, les deux sœurs se tenaient bien aux rebords pour ne pas tomber. Elles riaient de bon cœur lorsque le bateau faisait parfois des bonds. La sirène diminua son allure à l’approche d’une clairière en bord de rivière.

- Voilà, vous pouvez descendre, lança la sirène une fois la barque assez proche du bord pour que les petites filles en descendent sans danger. Regardez ce que je vous ai préparé, juste là, à côté de ce grand saule pleureur.

Les enfants découvrirent alors avec bonheur une grande nappe sur laquelle était déjà installse de grands plats remplis de croissants, de gâteaux et de friandises. La sirène, à ce moment-là tapa dans ses mains, et, apparut alors de derrière les arbres une cohorte de tout petits hommes, des lutins, qui transportaient un repas de fête : du lait, du chocolat, des fruits, des laitages, du pain, du beurre et des jus de fruits. Tout cela sur un grand plateau qu’ils déposèrent sur la grande nappe blanche. Les deux sœurs affamées se jetèrent joyeuses sur ce festin imprévu. Pendant ce temps, la sirène toute joyeuse aussi leur offrit un spectacle de sauts hallucinants : elle plongeait puis jaillissait de l’eau, tournoyait en l’air et retombait en faisant de grosses éclaboussures. Cela faisait beaucoup rire la princesse et la poupée.
Après avoir avalé la totalité de ce que les lutins leur avaient apporté, le ventre bien rempli, les petites filles se reposèrent un peu. La sirène attendrie les regardait. Elle leur dit alors :

-       -   Je crois qu’il y a une autre surprise qui vous attend.
-       -   Ah bon ? Encore à manger ? fit la poupée un peu étonnée
-        -  Non ! Autre chose ! Je crois qu’un lutin vous a préparé un petit souvenir.

Un lutin sortit alors du bosquet dans lequel il était caché, portant un paquet cadeau dans les mains.
Les petites filles un grand sourire aux lèvres et tapant dans leurs mains sautillaient d’impatience. Le lutin leur remit le cadeau et sans un mot disparut dans les fourrés. Les deux petites filles déchirèrent sans attendre le papier et défirent les nœuds des rubans dorés  qui l’entouraient. Elles découvrirent alors un boitier avec sur le dessus un bouton en forme de sirène.       

Qu’est ce que c’est ? demandèrent en cœur les deux sœurs
-   - Une boite à commande de repas. Dès que vous aurez faim, appuyez simplement sur ce bouton. Je saurai que vous avez faim et je vous préparerai un bon repas. D’accord ?
-     - Ouiiiii firent les deux sœurs en tapant dans leurs mains. Merci beaucoup. C’est très gentil.
-      - Je dois partir maintenant. J’ai d’autres repas à préparer. A très bientôt Lena et Eline
-       - Mais comment connais-tu nos prénoms ?
-       - Chuuut ! C’est un secret. Dit le sirène en souriant largement.

Elle fit une dernière figure de saut périlleux et disparut sous l’eau. Les petites filles,  encore éberluées de ce qu’elles avaient vécu ce matin encore, rangèrent soigneusement le petit boitier avec leurs affaires, elles décrochèrent la corde de la branche dans laquelle elle était fixée et repartirent, laissant filer la barque sur le fil de l’eau.

Non loin de là, caché derrière un gros rocher, le dauphin les observait en souriant.